L’économie des données

Dans son développement et dans ses convictions, la Chaire aborde les enjeux liés aux données personnelles par une approche pluridisciplinaire, à travers ses recherches en droit, en économie, en philosophie et en informatique. Or, les données personnelles sont de plus en plus « hybridées » avec d’autres types d’informations, qu’il s’agisse des données industrielles, publiques ou autres pour former des corpus inédits. L’approche pluridisciplinaire devient alors essentielle pour comprendre les nombreuses dimensions de cette nouvelle économie des données. La Chaire a organisé dans cet esprit sa première conférence internationale sur l'économie des données , les 22 et 23 juin 2017.

La première journée de cette conférence portait sur l’économie des données personnelles. Elle était organisée autour de présentations de chercheurs de l'Université Carnegie Mellon aux États-Unis. Leur participation faisait suite à un séjour d’étude effectué par des membres de la Chaire en juin 2016 sur le campus de Pittsburgh. Les liens ainsi tissés entre les deux institutions, Carnegie Mellon et l’IMT, sont notamment nourris par le même de désir de pluridisciplinarité. La deuxième journée de conférence portait sur les enjeux économiques, juridiques et politiques de l'Internet des objets et de l'Industrie 4.0 en Europe.

Dans ce contexte, nous avons tout d’abord traité les problématiques liées à la dimension internationale des flux de données. Ces problématiques portent, entre autres, sur la territorialité du droit et sur la perception même de ce qui constitue des données personnelles. Il est important de souligner que les européens et les américains adoptent des perspectives différentes. Pour dire les choses d'une manière simplifiée, les données personnelles sur Internet sont considérées comme publiques aux États-Unis et peuvent être utilisées pour alimenter l'économie numérique sans restriction. En Europe, la protection des données personnelles constitue un droit fondamental, reconnu notamment par la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne.

La deuxième dimension que nous avons explorée concernait l’éthique et le numérique. La réflexion a porté sur les algorithmes ; elle inscrivait dans le cadre du débat public organisé par la CNIL, la Chaire Valeurs et Politiques des Informations Personnelles étant l’un des partenaires officiel de ce débat. En effet, nous vivons dans une période où les citoyens sont de plus en plus préoccupés par la façon dont leurs données personnelles sont utilisées. Ces préoccupations portent entre autres sur la confidentialité de leurs actions et communications, et sur la manière dont les recommandations algorithmiques influencent leurs choix. Cette situation découle des asymétries d'information et réduit le niveau de confiance que les citoyens ont dans l'économie numérique. Nous avons présenté dans un événement associé une étude qui traduit pour la première fois la manière dont les internautes gèrent leurs données personnelles en ligne. Nous avons demandé aux participants de l'enquête de renseigner trois mots qui décrivent la confiance selon eux (ces choix n'étant pas restreints). Les trois mots les plus cités sont sécurité, respect et transparence.

En ce qui concerne le respect et la transparence, Anupam Datta (Carnegie Mellon University) a présenté ses travaux de recherche sur les biais dans les algorithmes. Il a montré qu'il est important et surtout possible de trouver des explications aux résultats fournis par les algorithmes. Il va plus loin en fournissant des outils permettant d'« éduquer » les algorithmes pour qu'ils respectent le principe fondamental de non-discrimination. En ce qui concerne la sécurité, Nicolas Christin (Carnegie Mellon University) a présenté les résultats clés de ses recherches récentes sur l'économie de la sécurité et la cybercriminalité.

La troisième dimension explorée lors de la conférence portait sur la manière dont l’économie des données interagit avec d’autres industries plus traditionnelles. Le développement de nouvelles technologies stimule la concurrence et l’innovation mais doit également faire face à des défis réglementaires. Marvin Sirbu (Carnegie Mellon University) a illustré cette problématique en se basant sur l’exemple du développement de la télévision sur Internet face à la télévision numérique terrestre et par câble.

La quatrième dimension concernait l'Internet des Objets et les produits connectés. Ces produits changent rapidement la nature de la concurrence entre les entreprises et soulèvent des questions juridiques et politiques. La première préoccupation concerne l'accès aux données et le partage de l'information entre entreprises. La seconde porte sur le cadre réglementaire applicable aux données industrielles et aux données « hybrides », à savoir des données qui comprennent des données personnelles, industrielles et commerciales. Comment veiller à ce que les entreprises qui contrôlent l'accès aux données respectent le droit de la concurrence et encouragent l'innovation ? Pour tenter de répondre à cette question, Yann Ménière (Office Européen des Brevets) a décrit les enjeux économiques liés à la protection de la propriété intellectuelle tandis que Klaus Wiedemann et Franziska Greiner (Max Planck Institute) ont présentés les enjeux juridiques de l'accès aux données. Enfin, Kristina Kjerstad (Commission Européenne) nous a exposé les principales politiques de la Commission européenne – Direction général CNECT portant sur l'accès aux données industrielles et commerciales.

Ces deux jours ont permis d'échanger sur des sujets complexes, parfois très éloignés en termes d’approches méthodologiques, mais autour d'une unique conviction : l'économie des données est un enjeu pluridisciplinaire.

Patrick Waelbroeck, Professeur d'économie industrielle et d'économétrie à Télécom ParisTech, co-fondateur de la Chaire

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